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La conférence magistrale de Jean BERNABÉ

Le professeur Jean BERNABÉ (Photo Rodolf ÉTIENNE)

« Des arcanes de l’imaginaire colonial aux chemins d’une décolonisation mentale : les enjeux possibles de l’association TOUS CRÉOLES ». 

Invité à s’exprimer par notre association lors de son assemblée générale annuelle qui s’est tenue le samedi 3 septembre dernier, le professeur émérite des universités Jean BERNABÉ a prononcé un discours « décoiffant », dont la hardiesse des propos et la justesse de certaines analyses contribueront à détruire différents clichés ou croyances qui ralentissent encore la construction d’une vraie collectivité martiniquaise. 

Il en est notamment ressorti que la créolité n’est pas un attribut identitaire, mais bien un processus constant de partage, de projet et, par conséquent, de progrès. 

Nous vous proposons ci-après la lecture de l’intégralité de son discours.

Des arcanes de l’imaginaire colonial aux chemins d’une décolonisation mentale : les enjeux possibles de l’association TOUS CRÉOLES
Il importe de corriger les interprétations faussées par une approche purement idéologique de l’histoire antillaise en montrant, en dehors de tout préjugé, les mécanismes réels à l’œuvre dans la construction des sociétés antillaises, notamment la société martiniquaise. On pourra de la sorte tenter de mettre au jour diverses structures imaginaires. Ces dernières peuvent favoriser une certaine créativité, mais aussi bloquer l’action en alimentant les fantasmes qui aujourd’hui empêchent toute décolonisation, qui, avant d’être politique, se doit d’être mentale, faute de quoi un peuple ne parvient pas à échapper aux errements de son histoire. Quel rôle une association telle que TOUS CRÉOLES pourrait-elle jouer dans le balisage (pour le moins) de la voie conduisant à une certaine appropriation de son avenir par une communauté martiniquaise enfin devenue responsable ?  
I/ Quelques croyances sujettes à caution et redressées en 15 points 
1) Existe-il plusieurs races humaines ?  
a)   le mot « race » est un terme impropre, car il n’y a qu’une seule race, la race humaine. En réalité il faut parler de l’espèce humaine, celle d’homo sapiens, qui a succédé à de nombreuses autres espèces d’hominidés, et plus précisément à l’homme de Cro-Magnon.
b) pour des raisons pratiques, je continuerai toutefois à utiliser le mot « race » et ses dérivés (« racial », « raciste »), mais avec des guillemets mentaux. Dans ce cas, il faut prendre ce terme dans le sens de groupe ethnique présentant une certaine homogénéité phénotypique. On pourrait aussi parler de « groupe phénotypique », mais, vous en conviendrez, ce n’est pas d’un emploi très pratique.
c) conclusion : on peut continuer à utiliser le mot « race », à condition de le déracialiser.
2) Le racisme existe-il dans tous les groupes humains ?
a) il ne faut pas confondre racisme et xénophobie.
b) le raciste est celui :
– qui croit à l’existence des races
– qui considère que la race à laquelle il appartient est supérieure aux autres
– et qui a un comportement social découlant de cette idéologie dominatrice
c) le xénophobe est celui qui hait l’Autre, surtout parce qu’il le craint.
d) cela dit, on peut être à la fois raciste et xénophobe.
e) le rejet des Dominiquais par certains Martiniquais n’est pas du racisme, mais de la xénophobie. À un moment donné ces deux types de comportements finissent par se rejoindre, mais leur origine et leurs natures ne doivent pas être confondues.
3) Est-ce par racisme que les Africains ont été réduits en esclavage par les Européens ? 
a) dire cela conduit à penser que les Africains sont des êtres intrinsèquement inférieurs et les Européens des êtres intrinsèquement supérieurs.
b) c’est parce que les Européens ont spécialisé l’esclavage dans les peuples africains que le racisme est né. Donc, c’est le contraire qui s’est produit : le racisme est né de l’esclavage et non pas l’esclavage du racisme.
c) en effet, avant la conquête de l’Amérique, l’esclave, parce qu’il était une « prise de guerre » pouvait relever de n’importe quelle race et être possédé par un individu de n’importe quelle race : Blancs esclaves de Blancs, Noirs esclaves de Noirs, Noirs esclaves de Blancs et Blancs esclaves de Noirs.
d) au début de la colonisation, les unions interraciales étaient fréquentes, avant de devenir interdites par le Code Noir en 1685. La xénophobie pouvait exister, mais pas le racisme, qui est un produit de la déshumanisation de l’Africain. Quant à l’antisémitisme, c’est un racisme d’une autre origine.
4) Les tout premiers Noirs arrivés aux Amériques y sont-ils arrivés comme esclaves ? 
a) bien avant la traite, il y a eu des migrations assez réduites d’Africains (comme marins, et aussi comme ouvriers agricoles) dans les Amériques. Ils y sont arrivés avant la traite. Mais après, avec la traite, il y a eu confusion entre esclave et Africain aux Amériques. Cela devenait dangereux pour un Africain de décider librement d’aller dans cette région du monde.
b) il faut avoir à l’esprit les trois étapes de la colonisation, mises en évidence par la thèse de Lambert-Félix PRUDENT dès 1980 et reprises par les militants créolistes :
– tout d’abord, la période de défrichage (où l’esclave étant un « bien » précieux parce que encore très rare, donc très cher, vit dans une certaine proximité avec le maître, qui lui-même est souvent un pauvre hère arrivé aux Amériques pour échapper à la misère ou aux persécutions). Quant à l’engagé européen (appelé « trente-six mois »), il est libre, mais très mal traité afin qu’il disparaisse avant les trois ans au bout desquels, il pourra juridiquement s’installer à son tour comme colon. C’est un concurrent direct pour le colon déjà installé.
– ensuite, la période de mise en valeur des terres.
– enfin, le succès de la commercialisation des produits coloniaux. C’est à ce moment-là que va émerger le Béké. Ce dernier, enrichi, va prendre une distance sociale qui va, à son tour, générer une prise de distance raciale. Là est la source du racisme.
5) Les Européens ont-ils de tout temps éprouvé de la haine pour les Nègres et les ont-ils toujours méprisés ?
a) Si le rapport du colon à l’esclave a pu être marqué par du paternalisme, il n’y pas eu forcément et toujours haine. Un maître ne hait pas forcément son chien ou encore son bœuf de trait, condition qui n’est pas éloignée de celle de l’esclave. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu des rapports individuels de haine.
b) Par contre, haine ou pas, le mépris a toujours été présent, parce que ce sentiment est consubstantiel à l’esclavage, qui repose sur une déshumanisation de l’homme réduit à pareille condition.
6) Les chefs africains ont-ils vendu leurs frères « de race » aux Européens ? L’Afrique doit-elle donc aussi être tenue pour coupable de l’esclavage aux Amériques ? 
a) Il est vrai de dire que des chefs africains ont livré des Africains à des Européens, mais quand ils l’ont fait, cela s’est produit indépendamment de la couleur des protagonistes. La traite a été aussi alimentée par des razzias faites sur les côtes africaines et certains chefs locaux y ont peut-être prêté main forte. Mais ce qu’ils ont livré ou vendu ce sont des prisonniers de guerre, donc des gens déjà mis en esclavage par leur défaite et non pas des « Nègres » ou des « Africains », en tant que tels. Il y a toujours eu des guerres entre peuples blancs. Pourquoi n’y en aurait-il pas entre peuples noirs ? Les chefferies africaines n’ont pas agi dans une perspective raciale, parce que vendre des esclaves à d’autres Africains noirs, à des Arabes ou à des Européens n’implique aucune notion raciale. Penser le contraire relève précisément d’une interprétation racialiste et raciste du rôle de l’Afrique. Le racisme, redisons-le, est une réalité qui a découlé de l’esclavage, et les chefferies africaines ne pouvaient pas prévoir les développements ultérieurs catastrophiques de la traite et de la colonisation.
b) cette affirmation relève donc de l’anachronisme, c’est-à-dire d’une relecture manipulatrice des faits historiques parce qu’elle les sort de leur contexte temporel d’origine, pour les évaluer uniquement à la lumière des acquis disponibles dans le présent et qui, bien entendu, ne l’étaient pas dans le passé.
c) on trouve cette inculpation de l’Afrique dans le discours de Dakar de SARKOZY (2007), discours qui vise à culpabiliser l’Afrique, pour mieux déculpabiliser l’Europe et éviter à cette dernière la repentance.
d) il est donc faux de faire ce procès à l’Afrique
e) cela dit, quand, de nos jours, les dictateurs africains mettent leurs pays en coupe réglée en se faisant complices de l’exploitation par l’Occident des richesses immenses de leur sol ou de leur sous-sol, ils sont coupables de trahison envers leurs pays. Parler de l’Afrique c’est manier une abstraction qui ne rend pas compte de la grande diversité concrète de ce continent. Ce sont des leaders africains qui sont complices de la spoliation de leurs peuples, et non pas l’Afrique.
7) La repentance des générations occidentales actuelles est-elle une obligation morale ? 
a) on n’a pas à se repentir des crimes qu’on n’a pas personnellement commis.
b) quand, par exemple, le gouvernement australien décide de se repentir officiellement des crimes commis contres les Aborigènes d’Australie, privés de leurs terres et opprimés dans leurs cultures, réduits à une misère tragique, c’est du pur cinéma, tant qu’ils ne font rien pour réparer les conséquences des crimes de leurs ancêtres. À ce jour, ils n’ont toujours pas remédié à la situation ayant inspiré leur repentance. Ils ne leur ont pas rendu leurs terres, action qu’aurait dû mettre en œuvre l’État australien, en plus d’une réhabilitation culturelle.
c) cela dit, si les Européens d’aujourd’hui ne peuvent être tenus pour coupables de l’esclavage, ils en deviennent moralement responsables s’ils ne le condamnent pas. Par contre, quand un Béké reconnaît l’esclavage comme crime contre l’humanité, il accomplit un acte important, qui amorce une réparation.
d) il est très important d’insister sur les progrès de la conscience humaine.
e) rappelons qu’Athènes, mère de la démocratie avait des esclaves, ce que la démocratie d’aujourd’hui ne tolère pas. Le grand philosophe Aristote justifiait l’esclavage comme un mode de production indispensable à la civilisation.
f) aussi choquant que cela puisse paraître, l’esclavage est un progrès par rapport à la mise à mort des ennemis vaincus. Les Caraïbes n’ont pas réduit en esclavage des hommes arawak mais ils les ont tués, récupérant leurs femmes.
g) les abolitionnistes occidentaux étaient des philanthropes, mais c’étaient aussi des gens qui avaient une conscience plus ou moins claire que le mode de production esclavagiste devait être remplacé par le mode de production capitaliste. D’où la guerre de Sécession opposant aux USA le Nord industriel et anti-esclavagiste et le Sud profondément rural et anti-abolitionniste. Les humains sont pris dans un système ! L’anthropologue Gerry L’ÉTANG a démontré par un raisonnement à base écologique pourquoi le Nord non créole et le Sud créole (Louisiane, notamment) se sont opposés pendant la Guerre de Sécession sur l’abolition de l’esclavage.
h) autre exemple de progrès de la conscience : dans la pensée judaïque, l’expression « œil pour œil, dent pour dent », semble être un sommet de violence. C’est au contraire l’expression d’une volonté de justice : proportionner la riposte à l’attaque.
i) c’est le christianisme qui pour la première fois a condamné l’esclavage, ce qui n’a pas empêché les perversions non dénoncées par l’Église officielle, complice des prétendus rois catholiques soutenant les pratiques de la traite négrière
j) il faut évoquer le paternalisme de la Troisième République : pour Jules Ferry, la République se devait d’élever les races inférieures en leur apportant l’éducation. Ce ministre de l’Instruction Publique a aussi été le ministre des Colonies. Quoique détestable à nos yeux d’hommes du XXIème siècle, son paternalisme est un progrès par rapport aux politiques  de l’Ancien Régime, qui fermaient les colonisés à l’éducation.
k) il faut aussi rappeler le point de vue du philosophe Descartes, père du rationalisme moderne, sur les animaux, point de vue à l’opposé de la pensée écologique moderne, qui prend en compte non seulement les animaux, mais les végétaux et les minéraux, les intégrant dans la même réalité que l’humain. Bref, la conscience humaine n’est pas statique, elle évolue dans et par l’histoire.
l) aujourd’hui, un certain nombre de pratiques sont devenues inacceptables. Dans quelques siècles et peut-être même décennies, il y a des comportements courants aujourd’hui, qui seront considérés comme barbares et anti-humanistes : le sexisme, l’exploitation sans pitié du travail et la sur-rémunération phénoménale du capital, l’homophobie, l’identitarisme religieux etc.
m) C’est précisément l’accumulation de toutes ces avancées qui constitue l’humanisme. Nous verrons ultérieurement que la négritude est un humanisme. 
8) La réparation aux Antilles doit-elle être avant tout matérielle, notamment financière ? 
a)   ce qui doit être réparé ce n’est pas un objet (les Afro-descendants ne sont pas des machines agricoles) mais une relation.
b) la réparation est avant tout du domaine moral, affectif et spirituel (du domaine de l’Être), mais elle entraîne forcément par la suite des aspects matériels (du domaine de l’Avoir).
c) la réparation engage un mouvement de toutes les parties prenantes et ne saurait être à sens unique (il ne s’agit pas d’une assurance qui indemnise pour les dégâts des eaux). Elle n’est pas la réponse à une facture présentée par une des parties. Pour CÉSAIRE, le mal est irréparable, inexpiable. La logique des 40% est une logique de réparation, mais une réparation élitiste et matérialiste, qui est difficile à traiter et dont les effets plombent notre économie, en la plaçant sur le registre de la consommation et non pas de la production. La réparation est une démarche d’ordre spirituel, un acte collectif fondé sur le partage des ancêtres. Partage des ancêtres, oui, mais ce n’est pas suffisant. Partage aussi des émotions, des visions du monde, de la volonté commune de promouvoir le pays.
9) Le créole est-il une création des Nègres qui, à travers cette langue, ont voulu faire de la résistance et empêcher le colon de pénétrer dans leur culture ? Les vrais Créoles seraient-ils donc les Nègres et non les Békés, qui ont usurpé cette dénomination ?
a) une langue naturelle n’est pas le fruit d’une décision pouvant engendrer un acte volontaire. On ne crée pas volontairement des langues naturelles.
b) la création d’une langue est une réponse à une situation d’urgence dans laquelle des groupes différents sont sommés de communiquer.
c) le créole est une création commune des esclaves et des maîtres
d) cela dit, les esclaves ont été forcés de s’investir affectivement dans le créole parce que, contrairement aux colons, ils n’en avaient pas d’autre langue que le créole à leur disposition. Cela a créé l’illusion que le créole était une réalité spécifiquement nègre, ce qui est génétiquement et historiquement faux.
e) cet investissement et cette illusion sont d’autant plus compréhensibles qu’une fraction de colons devenus riches (à l’origine de la réalité humaine et idéologique békée) ont pris socialement leur distance, ce qui a généré une distance raciale et non l’inverse.
10) L’initiative prise par un Béké de lancer l’association TOUS CRÉOLES relève-t-elle d’une stratégie de pouvoir propre aux Békés, que les « vrais » Nègres ne doivent pas cautionner, sauf à être des « Neg a Blan » ? 
a)   initialement, comme le colon est celui qui entend nommer toute chose dans le « Nouveau Monde », le terme « créole » a été appliqué par lui aux seuls Européens nés dans la colonie.
b) nous sommes là dans une logique du droit du sol (qui est la loi des Fils) par opposition au droit du sang (qui est le droit des Pères fondateurs, nés en Europe, le droit de la généalogie et de l’atavisme). Les Blancs nés hors de la colonie sont dits Vieux habitants (ou « Vié blan »), tandis que les Noirs nés hors de la colonie sont appelés « Bossales ».
Le Créole est le résultat de la volonté de créer un homme nouveau (latin : « creare), même si cette volonté a également débouché sur des crimes atroces (traite négrière, génocides amérindiens, etc.).
c) ce droit est, certes, un droit théorique, mais il définit la créolité.
d) ce n’est que dans le courant du XVIIIème siècle que le terme « créole » a été appliqué aux plantes, aux animaux et aux esclaves.
e) par conséquent, pour un Béké, dire : « Nous sommes tous Créoles » constitue une avancée par rapport au temps où les Noirs étaient exclus de cette identification. Il était normal que le Béké qui entendait reconnaître l’esclavage comme crime contre l’humanité soit aussi celui qui propose cette intégration dans une même communauté.
Dans TOUS CRÉOLES, pour moi, le plus important c’est « TOUS » ! Ne connaissant pas la genèse de cette association, je ne sais pas si c’est une initiative de Roger de JAHAM ou le résultat d’une volonté conjointe de membres des groupes en présence dans notre société. Mais cela ne change rien à mon argumentation.
f) Comme nous le verrons tout à l’heure, je récuse toute acception identitaire du terme « créole », car tout identitarisme est fermeture et renvoie non pas au sentiment communautaire (qui est une chose positive), mais à l’idéologie communautariste, qui est une grave perversion. Si je suis profondément non pas césairiste mais césairien, en revanche, je ne suis pas d’accord avec CÉSAIRE quand aux trois mots-clés de la République (liberté, égalité, fraternité), il croit devoir ajouter un quatrième, celui d’identité.
g) L’identité existe, oui, mais dans les cartes d’identité. Ces dernières consignent certains invariants physiques (âge, lieu de naissance, taille etc.). Mais elles permettent d’identifier aussi bien un humain qu’un animal, une plante ou un objet manufacturé. La notion d’identité est minimaliste et ne saurait rendre compte de la complexité maximale des groupes humains Il n’existe pas et il ne saurait exister une identité créole, une sorte d’invariant qui traverse les siècles. Je mets quiconque au défi de me donner de façon exhaustive les termes qui définiraient non seulement une identité créole mais encore une identité martiniquaise, une identité békée, une identité « kouli », une identité nègre, ou encore une identité française. Même Monsieur le Ministre BESSON serait incapable de le faire !
h) au mot identité je préfère, faute de mieux, celui de personnalité, en raison de son ouverture et sa souplesse. Une personnalité n’a pas besoin d’être définie de façon exhaustive, elle constitue une réalité vivante, mouvante, relationnelle. Cela dit, comme pour le mot « race », je conçois qu’il puisse être commode d’employer le mot « identité », à condition de lui enlever son aspect essentialiste.
11) De toute manière, les Békés sont-ils des Martiniquais ? 
a) ce qui est sûr, c’est que dans la conscience guadeloupéenne, les Békés sont des Martiniquais.
b) il faut rappeler l’histoire des parcours différents de la Guadeloupe et de la Martinique depuis la période révolutionnaire où l’envoyé de la Convention, Victor Hugues, arrive en 1794 avec sa guillotine et décapite la presque totalité des colons de la Guadeloupe, tandis que la Martinique, pour échapper à l’abolition de l’esclavage et ses conséquences est passée aux Anglais.
c) il s’est produit par la suite une récupération des terres guadeloupéennes par les Békés (groupe qui constitue une réalité martiniquaise, car en Guadeloupe, on a des Blancs-pays)
d) la gestion des plantations guadeloupéennes a utilisé des Békés mais aussi des gens de couleur
e) cette histoire-là a provoqué un antagonisme entre Martiniquais et Guadeloupéens, ces derniers mettant dans le même panier Martiniquais békés et « gens de couleur ».
f) comme quoi les békés sont objectivement des Martiniquais, même si une certaine subjectivité idéologique a conduit une certaine gauche martiniquaise à récuser le caractère martiniquais des Békés.
g) l’Éloge de la Créolité a joué un rôle décisif dans le redressement généralisé de cette posture idéologique négatrice, parce que relevant précisément d’une conception identitariste de l’appartenance. La littérature, depuis CÉSAIRE, ayant commencé à jouer aux Antilles un rôle social extrêmement important, le prestige, le grand talent littéraire et la notoriété des romanciers co-signataires de cet essai, à savoir Patrick CHAMOISEAU et Raphaël CONFIANT, ont assurément servi à crédibiliser ce redressement idéologique.
h) bref, les Békés sont martiniquais, mais ils ne le sont pas au non d’une identité martiniquaise, d’une essence martiniquaise abstraite qui s’appellerait la « martinicanité » (comme on a tristement parlé d’« ivoirité » en Côte d’Ivoire), mais au nom d’une appartenance à l’histoire martiniquaise passée et en train de se faire. 
12) Sommes-nous des Nègres, et devons-nous rester fidèles à notre identité nègre ? 
a) le parcours césairien de la négritude va, en trois étapes, de la haine, de la révolte (parfaitement compréhensibles après 4 siècles de souffrances et d’humiliations) à la fraternité (1 : Va-t’en, gueule de vache, gueule de flic, va-t’en, je déteste les larbins de l’ordre et le punaises de l’espérance. 2 : Ne faites pas de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine ; pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs. 3 : Et le grand trou noir où je voulais me noyer l’autre lune, c’est là que je veux pécher la langue maléfique de la nuit (…).
b) selon CÉSAIRE, la Négritude est une chose importante et elle sera indispensable tant qu’il y aura des Nègres. Et, ajoute-t-il, il y aura des Nègres, tant qu’il y aura des Blancs. Autrement dit, le jour où on cessera de parler en termes racialistes, il n’y aura plus ni Nègres ni Blancs, mais des humains. Il n’y a donc pas une « identité » nègre. Cela dit, je pense que la Négritude n’a pas encore accompli sa tâche dans nos pays, où la honte de soi et le rejet de l’Afrique sont présents à plusieurs signes. Le rôle de la créolité n’est pas d’abolir la négritude, mais de l’accomplir, dans sa dimension finale d’ouverture.
c) derrière le Nègre, il y a l’Homme. C’est ce que ne cesse de répéter FANON, que beaucoup de gens se sont plu à opposer à CÉSAIRE, alors qu’ils disaient la même chose.
d) il y a un refus du négrisme chez CÉSAIRE, mais après tout un long et douloureux parcours empreint d’humanisme.
e) le négrisme actuel de certains est une panne dans le parcours qui va du Nègre à l’Homme. Ceux qui aujourd’hui font profession de négrisme en sont restés à la phase archaïque de la Négritude. Ils ne sont pas encore sortis du traumatisme de l’habitation, ce qui, pour d’autres est plus facile, parce leur famille a pu connaître une certaine promotion sociale. 
13) « Black is it beautiful ? »  
a) c’est la première et indispensable étape d’une prise de conscience : quand on est nié dans son être et dans ses valeurs esthétiques, on doit s’affirmer.
b) mais une fois qu’on s’est affirmé, qu’on s’est débarrassé des ses complexes esthétiques, il n’y a aucune raison d’affirmer la prépondérance de la beauté noire. Aucune race n’a le monopole de la beauté, de la sagesse, de l’intelligence.
14) Le Béké a-t-il exploité les Nègres qui n’ont fait que subir l’Histoire et n’ont aucune responsabilité dans ses errements ? 
a) prétendre que le groupe béké n’a pas exploité le groupe de couleur à travers la société de plantation, le capitalisme agraire puis le capitalisme industriel, serait un mensonge révisionniste ignoble. Mais dire qu’il est le seul à avoir été en position d’exploitation serait un autre mensonge.
b) en effet, de même que la distance sociale prise dès 1685 par le Béké a créé une distance raciale, de même l’affranchissement de l’esclave provoquant une promotion sociale, ce dernier ne s’est pas interdit d’avoir à son tour des esclaves. Trouver cela aberrant de nos jours constitue un anachronisme, car à cette époque l’esclavage était considéré comme un fait naturel.
Heureusement pour le progrès de la conscience humaine, l’existence des nègres marrons ainsi que des philanthropes abolitionnistes blancs prouve qu’une certaine idée de la dignité humaine n’était pas complètement anesthésiée.
c) nous voyons donc qu’il n’y a pas seulement opposition entre Nègres et Blancs mais aussi entre dominants et dominés.
15) Le groupe Béké constitue-t-il à la fois un groupe ethnique et une classe sociale (une ethno-classe) ?
a) oui, cela était vrai auparavant, à l’époque où l’ensemble des gens de couleur étaient tous au bas de l’échelle sociale, mais ce ne l’est plus maintenant. Il est probable que la moyenne du patrimoine béké aujourd’hui encore doit être supérieur statistiquement à celui des gens dits de couleur. Toutefois, on ne peut nier qu’il existe un certain nombre de ces derniers ayant des positions socio-économiques plus élevées que certains Békés. Conclusion : ethno, oui, mais pas classe, parce que ce groupe comporte en son sein une grande variété de classe
Je ne connais pas la force de la solidarité békée, mais c’est en principe une nécessité vitale, vu sa relative faiblesse démographique. Le groupe béké une ethnie, mieux encore, une tribu, qui a donc un sens aigu de sa « personnalité » communautaire, d’où probablement une certaine solidarité interne plus forte que dans le groupe des gens de couleur, qui constitue, selon moi, une ethnie par défaut, c’est en fait une collectivité (une collection d’individus) qui n’a pas encore acquis le sens communautaire et qui confond chauvinisme, xénophobie et solidarité de groupe. Cette affirmation me met en accord parfait avec le père antillais de la négritude qui, dans le poème « Hors des jours étrangers », écrit : « Mon peuple, quand donc, cesseras-tu d’être le jouet sombre au carnaval des autres […] ?».
b)  ce n’est pas forcément parce qu’ils sont racistes que les Békés se marient entre eux, mais c’est parce qu’ils se marient entre eux que leur vision sociale se trouve forcément amoindrie. Ce qui ne veut absolument pas dire qu’il n’y a pas de békés racistes. Ils sont enfermés dans le cocon (qui est aussi une nasse) de leurs pratiques matrimoniales. De plus, ces dernières constituent un système qui ne se modifie pas à volonté à partir des individus. Les Békés sont prisonniers du système mis en place par le Code Noir, interdisant les mariages interraciaux. Les mesures de protection se sont transformées en mesures d’enfermement. Sauf à faire des mariages de raison c’est à dire politiques, l’imaginaire esthétique et familial des Békés les conditionne.
c) d’autre part, une modification des relations sociales avec les gens de couleur conduira inexorablement à une modification de la situation actuelle héritée d’un long passé, c’est à dire, à terme à la disparition du groupe béké, en tant que tel. Il va se fondre dans la population dite générale, comme les Koulis, terme originellement péjoratif mais revalorisé (comme celui de « nègre » par CÉSAIRE) par Camille MOUTOUSSAMY, lui-même, membre de votre association.
d) tous les groupes ethniques ne sont pas fondés sur la couleur de peau (cf.les Tutsi et les Hutus, tous noirs, du Rwanda), mais quand ils sont fondés sur la couleur de la peau, les liaisons matrimoniales qu’ils impliquent ne peuvent à terme que défaire le groupe, le détribaliser.
e) c’est pourquoi je dis que, de même que le Nègre est une fiction, le Béké est aussi, mais de manière différente, une fiction. Ce qui est important, derrière le Béké, c’est l’Homme.
f) la couleur de la peau ne saurait être un obstacle rédhibitoire à l’appartenance à un même peuple. Nous sommes tous des Martiniquais, inscrits dans un territoire commun, des pratiques culturelles communes et un avenir qui reste à bâtir en commun.
g) la décolonisation mentale que j’appelle de mes vœux à travers cette intervention est au prix d’une analyse lucide et vigilante des freins qui gênent notre développement dans toutes les acceptions de ce mot. Cela dit, je ne prétends pas que la colonisation dont nous subissons les effets ne soit que mentale. Ce serait une approche trop partiale de notre réalité.
II/ Quel pourrait être le rôle de TOUS CRÉOLES devant les enjeux que révèle cette brève esquisse de l’histoire des mentalités martiniquaises ?
a) il ne suffit pas de dire que les Békés sont des Martiniquais. Encore faut-il qu’ils soient en résonance avec les autres Martiniquais et inversement. Cette nouvelle résonnance peut être porteuse d’une nouvelle dynamique de la personnalité martiniquaise, de l’être martiniquais. Dans cette époque troublée et dépourvue de repères, il convient que le peuple martiniquais se ressaisisse, rompe d’avec le mimétisme qui l’amène à adopter tout ce qui vient de l’extérieur, sans esprit critique. CÉSAIRE souhaite à juste titre que nous soyons « poreux à tous les souffles du monde » pour éviter la fermeture à laquelle condamne tout ethnocentrisme. Mais notre porosité est excessive parce que mal organisée : elle est à sens unique. Nous avons quelque chose à apporter au monde. Ce quelque chose est en rapport avec notre histoire singulière qui de tragique peut devenir une source d’énergie, une force d’auto-transformation.
b) la négritude est reliée à l’énergie volcanique, magmatique, et la créolité, au contraire, à une énergie fossile, une énergie accumulée au cours des siècles dans notre géologie mentale. Je suis persuadé que la structure de notre communauté martiniquaise est une chance et non un handicap. Le rôle d’une association, quelle qu’elle soit, qui tirerait sa légitimité et sa force de cette énergie-là peut devenir essentiel et ce, à plusieurs conditions : être une caisse d’écoute et de résonance du peuple martiniquais.
c) je tiens à rappeler que, conformément à la dialectique hégélienne (thèse, antithèse, synthèse), l’histoire est une succession indéfinie de trois moments : la thèse, l’antithèse et la synthèse. On est en mesure de distinguer trois temps de l’histoire socioculturelle de la Martinique :
1) le discours du colon (producteur de la négrophobie ou rejet du nègre d’où a découlé la créolophobie) : thèse
2) la négrophobie (qui a conduit à la réaction de la négritude en vue d’une réhabilitation du Nègre déshumanisé) : antithèse
3) la créolophobie (qui a conduit à la réaction de la Créolité, en vue d’une réhabilitation de la langue créole et des cultures qu’elles supportent) : synthèse.
Comment l’association TOUS CRÉOLES arrivera-t-elle à promouvoir et valoriser cette synthèse ? Lourde tâche, mais c’est une tâche qui lui incombe.
Je crois cependant utile de fournir une piste possible, selon moi, de réparation possible fondée sur une dynamique relationnelle et non sur une pratique unilatérale : la question de la contribution à la résolution du chômage des jeunes. C’est la tâche la plus urgente parce que ce chômage est générateur des maux les plus graves. Alors pourquoi pas un « CHOMAJTON », complémentaire ou, au contraire, remplaçant (pourquoi pas ?) les téléthons et autres actions caritatives, nécessaires, mais peut-être moins crucialement urgentes ?
Il y a de l’argent à la Martinique et il y a aussi des ressources affectives considérables, mais non mobilisées dans une perspective martiniquaise. Ce n’est pas transformer en parti politique une association que de suggérer qu’elle puisse se donner comme ambition de travailler, à la place qui est la sienne, à la résolution d’un drame social majeur, comme celui du chômage des jeunes. Les officines d’État chargées de lutter contre ce fléau existent, mais le niveau du chômage baisse-t-il pour autant ? Une pratique technicienne, voire technocratique, ne devrait-elle pas être confortée par une démarche puisant sa force dans ce que le peuple martiniquais a de plus profond et de plus tragique ?
Je n’appartiens pas à l’association TOUS CRÉOLES envers laquelle je n’ai qu’une position d’observation, fût-elle participante. Je vous adresse à tous (membres et sympathisants) mes « amitiés créoles », à condition que vous receviez cet adjectif non pas comme l’expression d’un nouvel attribut identitaire, voire identitariste, accolé à un peuple désuni et saisi miraculeusement du vœu de se « réconcilier », mais comme la marque d’une créolité de partage, de projet et, par voie de conséquence, de progrès. Je ne crois pas à une autre créolité qu’à celle-là.
Je vous remercie de votre attention.
Jean BERNABÉ
Télécharger ici en pdf le texte intégral de l’intervention : Conférence de Jean Bernabé à Tous Créoles

18 Commentaires

  1. Régal

    Bonjour,
    Respect! M. Jean BERNABE.
    Vous allez bien au delà de ce que « Tous créoles » exprimait jusqu’à présent. Vous êtes bien plus clair.
    Paragraphe 4: a) bien avant la traite, il y a eu des migrations assez réduites d’Africains (comme marins, et aussi comme ouvriers agricoles) dans les Amériques. Ils y sont arrivés avant la traite. Sont-elles des migrations, par eux-mêmes? Avez-vous des traces de cela? svp.
    A propos des « 36 mois », être libre est une grande richesse.
    a) on n’a pas à se repentir des crimes qu’on n’a pas personnellement commis. OK! mais des stigmates existent et persistent encore des 2 côtés. Que propose-t-on?
    Personnellement j’ai toujours vu les « choses » de manière globale. Il ya 20 ans, j’avais acheté à New-york un t-shirt imprimé: ONE RACE: HUMAN.
    Il y a des réparations à entreprendre.
    Réfléchissons! Inventons! Partageons! Proposons!
    Très cordialement

  2. Maxette Olsson

    Enfin…. WOULO BRAVO!!!!!!!!!!!!!!
    Maxette Olsson

  3. Cécile

    C’était super !!!!! merci beaucoup
    Cécile

  4. Fabienne

    Une analyse claire et scientifique qui replace des évènements dans leur contexte historique;
    Cependant les comportements “racistes” sont loin d’être limités aux seules couleurs de peau “blanche” ou “noire”.
    Je me suis toujours demandé à partir de quel moment on considère une personne blanche, noire, jaune ou rouge …
    Bien cordialement
    Fabienne

  5. Nicole

    M. Bernabé, membre de Tous Créoles, je n’ai pu assister à l’AGO et donc entendre votre conférence car absente du département. Je vous dis Bravo et Merci.
    Vous dites des vérités que beaucoup de gens ne veulent pas entendre dans notre pays parce que préférant garder les békés comme boucs émissaires (je ne les dédouane de rien en écrivant cela) plutôt que de se remettre en question. Car, le passé étant ce qu’il est, nous avons tous notre part de responsabilité : j’ai toujours pensé que si les noirs étaient restés solidaires, quelque soit le degré de coloration de leur peau, notre société aurait évolué différemment.
    Je crois que nous devons accepter notre passé, en faire un socle pour construire « ensemble » l’avenir de ce merveilleux petit pays, avec notre créativité qui est grande. Nous devons nous accepter, je dirais même « nous aimer », avoir confiance en nous, en celui qui est comme nous, au lieu de penser, toujours, que la solution viendra d’ailleurs, d’un autre que nous, parce que forcément meilleur que nous : la solution est en nous.
    Comme vous, je crois « à une créolité de partage, de projet et de progrès. »
    J’ai adhéré à Tous créoles, quitte à passer pour un « Nèg à blanc », parce que, pour « bâtir un commun », comme vous dites, il faut d’abord « se rencontrer ».
    Amitiés créoles

  6. Christine

    Bonjour,
    sur ce point là :  » la créolité n’est pas un attribut identitaire, mais bien un état d’esprit de partage, de projet et, par conséquent, de progrès », je vous rejoins tout à fait mais à une condition! que cela se fasse sans tricherie, dans le respect les uns des autres et avec un véritable partage dans le sens de l’égalité, de la reconnaissance de l’histoire, du pardon et d’une réconciliation-union pour aller de l’avant.
    Cordialement.
    Christine

  7. Alain

    Désolé de n’avoir pas pu être present samedi matin ,vu certaines contraintes de dernière minutes! je reste en contact et espère bientôt adhérer.
    Alain

  8. Gislène A

    Cette conférence m’a beaucoup plue; même les critiques étaient positives, mis à part l’individu arrivé en retard, qui s’est dit fatigué et qui a fait une critique qui n’avait pas lieu d’être, car le professeur Bernabé n’a épargné aucune des parties.
    Je transmets cette documentation à nos filles qui vivent en France et comme nous partirons bientôt, nous en discuterons avec elle bien que nous les ayons élevées sans préjugés et sur ce point elles nous font honneur.
    A bientôt
    Gislène A

  9. Dominique D

    Ben voilà, Roger. Tu es entré dans l’Histoire de nos pays de fort belle manière. Aurais-tu imaginé un tel parcours quand tu avais 15 ans? 25 ans? 45 ans? Elle est pas belle la vie? Bon, souhaitons que tu restes humble après cette conférence de Jean Bernabé! Il se fera surement attaquer mais je crois savoir qu’il sait se défendre tout seul.
    Son texte est puissant et je l’ai fait circuler. Quel homme! Quel courage! Il ne renie aucune de ses convictions et surtout: sa parole Construit, Répare, Apaise, Responsabilise, Rassemble et Éclaire. Sa bèl toubôlman. Peut être allons nous enfin entrer dans une ère de vérité, de recherches, d’analyses, de mise en perspective dépassionnée de nos sociétés ( de manière spécifique pour la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane). Enfin ! Enfin!
    Assez de haine, de mépris, de rancœurs, de peur de l’autre dans nos pays.
    Le combat humaniste continue mais le progrès est indéniable. La suite est entre les mains de TC comme dans celle de chaque antillais. Chapeau les mecs! Honneur et respect à Jean Bernabé!
    Dominique D

  10. Jean Bernabé

    Bonjour, Nicole
    J’ai trouvé votre commentaire très émouvant et en parfaite consonance avec mes propos. Les enjeux de ces retrouvailles entre ces composantes longtemps antagonistes de notre peuple martiniquais n’en sont qu’à leur début, mais leur assomption par un maximum de Martiniquais conditionne la marche du pays vers le progrès, par une prise de conscience lucide et vigilante de lui même, de ses forces et de ses faiblesses. Sans complaisance et violence, nous devons tenter esnsemble de remplir les fossés qui obèrent notre avancée. Commencer par nous décoloniser mentalement.
    Merci et bien cordialement à vous.
    Jean Bernabé

  11. Catherine CD

    Très bonne conférence ! J’ai osé parler de moi pour qu’il identifie bien Tous Créoles dont je suis membre fondateur et pourtant pas békée. Juste une métisse née d’un couple mixte en métropole dans les années 70 et aujourd’hui fondamentalement créole !
    Catherine CD

  12. POLOMACK Mylène

    Ce discours est truffé de raccourcis analytiques Mr Bernabé qui peuvent semer le trouble dans une réalité bien plus claire, il demeure simpliste et brouille les pistes, bien que je partage certaines de vos courtes analyses et bien que je comprenne aussi derrière, votre volonté de passer à autre chose, volonté à laquelle je souscris totalement, je suis toujours attristée par la peur des africains descendants de la Martinique de s’affirmer ainsi et de se trouver des raisons de tendre les miroirs inversés, sous des prétextes humanistes. D’un côté vous affirmez l’hypocrisie des autorités australiennes envers les aborigènes et d’un autre vous honorez le béké dans sa démarche de reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Pouvez-vous explicité la différence entre les deux principes puisque la notion de réparation est évoquée comme validant la sincérité de l’acte (il y a t-il eu réparation effective du côté béké) ? Il y a d’autres questions qui me taraudent mais je m’arrêterai à cette première pour le moment et surtout ne voyez en rien une provocation, car je n’ai jamais eu aucun problème avec l’être béké étant parfaitement à la verticalité de mon africanité des caraïbes. Bien à vous.

  13. Jean Bernabé

    Madame ou Mademoiselle POLOMACK,
    Si les éloges bienvenus n’offensent pas ma modestie, les critiques ne froissent en moi aucune susceptibilité. Avant de vous répondre le plus positivement possible, j’ai eu soin de bien analyser vos propos, afin d’y approprier au mieux ma réponse, en sorte qu’elle puisse être utile et non pas oiseuse.
    1) Je suis frappé par le caractère généralisant de certaines de vos formulations, qui ne peuvent que déboucher sur une posture raciste, fût-elle inconsciente. Je ne sais pas ce qu’est « le » Béké, ou encore l’ « être béké », qui sont de pures abstractions, pas plus que je ne connais « l » ‘Africain. De plus, j’ai tendance à me méfier de ceux qui affirment sur le mode négatif « je ne suis pas raciste »,  » je n’ai rien contre les Békés », « je n’ai rien contre les Noirs » etc. Ou encore : « Je n’ai rien contre les Juifs, mon meilleur ami est juif ».
    2) Pour ce qui est de la repentance, elle constitue un acte éminemment personnel et non pas collectif. Il s’agit là d’une exigence éthique. Les Békés actuels, ai-je dit, ne peuvent être tenus pour coupables de l’esclavage, perpétré par leurs ancêtres, mais s’ils ne le dénoncent pas et ce, à titre forcément individuel, comme crime contre l’humanité et s’ils n’en tirent pas dans leurs interactions sociales les conséquences qui en découlent, ils en deviennent totalement responsables. Qu’y a-t-il à ne pas comprendre dans ce propos ?
    3) Pour ce qui est du Gouvernement australien, étant une PERSONNE morale, à ce titre, il pouvait, bien sûr, exprimer une repentance de l’État australien, coupable, dès le début de la colonisation, d’exactions ignobles contre les Aborigènes. Mais cette repentance c’est, je le redis, du pur cinéma, parce que, au-delà de la repentance, ce qui était attendu de l’État, c’est la réparation, notamment à travers la restitution des terres indûment accaparées. Or, rien n’a jamais été entrepris pour réparer ces torts. Est-ce si difficile à admettre ?
    4) Quand le Béké de JAHAM dénonce publiquement l’esclavage comme crime contre l’humanité, il parle en son nom et non pas au nom du groupe béké. Il n’est pas, que je sache, chef de tribu, comme vos propos pourraient le donner à croire. D’ailleurs on peut imaginer que dans ce groupe, il doit avoir des partisans et des opposants. Regretteriez-vous qu’une personnalité békée ait fait une telle déclaration ? Considérez-vous qu’il existe une fatalité qui enferme les descendants d’esclavagistes dans une idéologie de l’esclavage et du clivage indéfini du peuple martiniquais ? La question de la réparation ne se pose pas pour les Békés comme elle se pose pour un État. Je ne sache pas que le groupe béké soit un État dans l’État et qu’il puisse, comme un seul homme, prendre une décision de réparation. Et puis, comment définir le type de réparation ? N’y a-t-il pas lieu de cesser de considérer les descendants d’esclaves comme des objets assurés contre les dégâts de l’Histoire et relevant d’une indemnisation, comme des machines ? N’y a-t-il pas lieu de faire en sorte que les descendants d’esclaves envisagent également une autoréparation ? Ne serait-il pas souhaitable qu’une association telle que « Tous Créoles » permette une définition réfléchie et collective du type de réparation et des moyens non seulement matériels mais aussi spirituels de la réparation ? Là encore, mon discours est-il vraiment très-très difficile à comprendre ?
    5) La verticalité dont vous faites état ne concerne que votre personne, mais elle me paraît néanmoins suspecte d’une volonté d’auto-affirmation, qui doit probablement renvoyer à vos problématiques personnelles, dans lesquelles je ne me crois pas fondé à entrer. Cela dit, je crains fort que vous ne soyez victime de l’idéologie négriste qui doit être distinguée de la négritude, surtout de la négritude césairienne, dont je partage le parcours difficile et courageux, expression d’un humanisme authentique et non point galvaudé, comme vous semblez le croire. Je suis de ceux qui croient à l’humanisme, le vrai !
    6) L’affirmation de votre « africanité caraïbe » me semble tout à la fois très pertinente et possiblement sujette à caution :
    a) elle est très pertinente parce que les Afro-descendants qui rejettent la dimension africaine de leurs cultures non seulement se trouvent dans une posture aliénée et aliénante décrite par Frantz Fanon, mais encore ils sont dans le reniement de leurs origines.
    b) mais, elle peut tout aussi bien être sujette à caution, par exemple, chez des gens qui, de façon toute théorique affirment, comme vous semblez le faire, une africanité abstraite, tandis que dans le concret de leurs choix quotidiens, ils renient, par exemple, les valeurs esthétiques de l’Afrique. À titre d’exemple, combien d’Antillaises (se revendiquant ou non afro-caraïbes) se défrisent les cheveux ou portent des perruques de cheveux européens. En soi, il n’y a aucun mal à se défriser les cheveux ou à porter des perruques de cheveux européens, mais c’est seulement le jour où des Européennes porteront des perruques crépues, qu’on pourra considérer que ces transformations ne sont qu’un simple effet de l’art, l’expression d’une véritable liberté. Pourquoi ? Parce ces transformations physiques cesseront alors d’être unilatérales, l’expression d’une imitation à sens unique des valeurs esthétiques de l’Occident. Dans ce cas, il n’y aura alors plus aucune aliénation. Mais ce jour-là n’est pas encore arrivé et ce n’est pas demain la veille ! Je vous laisse libre d’évaluer votre revendication africaniste au regard de cette analyse. Cela dit, votre réponse à cette question ne concerne que vous et votre propre cohérence. Je ne suis pas intéressé à la connaître, quelle qu’elle puisse être, car je ne souhaite pas personnaliser outre mesure mon propos en le focalisant sur vous.
    Après les éloges qui m’ont été adressés à ce jour pour ma conférence, je ne suis pas mécontent d’une critique à laquelle je n’ai répondu longuement que pour deux raisons : d’une part, parce que j’avais un peu de temps de disponible et, d’autre part, parce que la fin de votre propos me semble empreinte d’une certaine sincérité, cette dernière fût-elle sujette à de menues variations.
    Si, après cela, je n’ai pas été compris, c’est que je suis un bien mauvais pédagogue, du moins dans ma tentative de réponse à votre questionnement.
    Jean Bernabé

  14. A l’association « Tous Créoles »
    Nous apportons tout naturellement quelque chose au monde et si nous souhaitons apporter sciemment davantage, c’est peut-être de cette manière là: UNIVERSAL KREOL.
    « Tous créoles » reste très martiniquais « de chez Martinique » et pourtant, Kréolité rime avec Diversité!
    Il faut tenter de trouver un meilleur équilibre socio-culturel et économique dans l’échange, pour donner un sens moderne au vocable « créole ».
    Il faut tenter de faire un mélange davantage homogène, en acceptant de faire entrer une plus grande part de l’africanité (culturel), soit, de la diversité dans la créolité.
    Il faut inviter à une consommation plus raisonnée.
    Il faut inviter les békés ou blanc pays (et pas seulement) à danser le bèlè, qu’ils prennent plaisir à danser le bèlè, qu’ils ressentent profondément le bèlè ou sinon à jouer du tambour ka, du ti’bwa….Hé krick!….
    C’est davantage de partage culturel, d’équilibre culturel dans le vocable «créole», pour commencer.
    Le discours de M. Jean BERNABE, professeur à l’université des Antilles-Guyane, non-adhérent de cette association mais observateur participant, ouvre cet horizon.
    Conscient de cette situation, artiste peintre, créatif, je suis devenu pragmatique, par la force de l’incompréhension.
    M. Roger de JAHAM se propose comme présentateur pour « créolisez notre intérieur », mais je ressens des stigmates lors de certaines déclarations, si je peux me permettre.
    « Tous créoles », l’intention est bonne.
    M. BERNABE ajuste et rectifie certaines déclarations indirectement, ouvre et consolide vers une vision plus moderne de « Tous créoles ».
    M. BERNABE emploie le terme « béké », sans aucune réaction de la part de M. de Jaham ( Ce dernier rejette le terme « béké », péjoratif selon lui, ce que je peux comprendre, mais…).
    Personnellement, né en Martinique puis résident dans l’hexagone depuis 56 ans, j’aurai préféré qu’on m’appelle « béké », « pied noir » plutôt que « négro », « Blanche-neige » ou je ne sais quoi.
    Ci-dessous la poésie « Voici ma peau » (sur google, rechercher, UNIVERSAL KREOL SLAM)
    Voici ma PEAU, Ma PEAU..litique, ma PEAU..ésie
    Mon étoile jaune, mon tchador, ma différence.
    Ma différence à moi, c’est ma PEAU
    Mais ma PEAU n’a pas de POT.
    PEAU ! PO..stiche ! je ne peux masquer ma PEAU.
    PEAU noire, masque blanc
    PEAU d’âne, PEAU de chagrin
    Sommes-nous les damnées de la terre ?
    Remarque ! Remarque ! comme j’ai la PEAU dure
    Tel le tambour bèlè ou le tambour gwo ka.
    Regarde ! Regarde encore ma PEAU,
    Ma PEAU..sition sur les anneaux de l’olympe !
    Je suis imPEAU..sable
    Et je n’ai toujours pas de PEAU.
    NAPO ! NAPO ! Rappelez-moi son nom !
    NaPEAU..léon ! (en chœur)
    Y’a bon ! NaBO..léon !
    Je suis le PEAU de terre,
    Terre nourricière, terre d’Afrique,
    Avec ! avec le PEAU de fer,
    dont la terre se nourrit
    avec le temps, avec beaucoup de temps.
    Mais, je ne vais pas pleurer sur ma PEAU
    Parce-qu’avec ma PEAU, avec mon PEAU
    Je PEAU..sitive,
    car le noir, le noir me va si bien.
    Quand au “36 mois”, être libre est une grande richesse, c’est ma conclusion, d’après le texte de M. Bernabé…..polémique sur la valeur des « 36 mois » et les esclaves.
    C’est mon constat et je ne tiens pas à entrer dans une polémique sans fin et non-constructive.
    Au delà de tout ceci, je propose ce texte, en conclusion: « Ni maîtres, ni plafond de verre ».
    Un jour, je serai calife, à côté d’un autre calife.
    Un jour, je n’aurai ni maître, ni plafond de verre.
    (A nos enfants)
    Mon plafond n’est pas de verre.
    Vu de la terre, mon plafond de verre,
    c’est le bleu du ciel.
    Et pour atteindre le ciel, je persévère.
    Le plafond est la terre pour un ver de terre.
    Si le plafond est de verre ou de terre,
    soyons contestataire !
    Atmosphère, atmosphère !
    Ai-je une gueule à me laisser faire ?
    Notre histoire nous permet l’invention.
    Inventons, créons, proposons !
    Pour briser ce rideau de verre.
    Notre plafond de verre est notre désunion.
    Sortons de cette frustration !
    Inventons, partageons et proposons l’union,
    pour éviter la désillusion.
    Ce ne sont que des mots, auxquels j’adapte l’action.
    Je tente la compétition.
    Quelques judicieuses associations me suffiront,
    car je n’ai nul intention d’en faire légion.
    Assé pléré, An nou litté !
    Miam’s 2011

  15. POLOMACK Mylène

    Cher Mr Bernabé,
    merci de votre réponse dont je viens de prendre connaissance. Le dialogue, voilà ce qui compte pour moi, l’éloge sur un discours n’a de sens que s’il creuse en profondeur le propos tenu. Souvent, on se sen attaqué par les sentiments exprimés des autres et pourtant quel plaisir cela devrait être pour vous ce débat contradictoire, une occasion d’affiner votre pensée….
    Trop de choses dans votre réponse nécessite de prendre le temps d’une réponse, mais le temps là me manque un peu, mais je vous promet d’y revenir bien que mon avis personnel ne vous intéresse pas, sachez que je ne parle qu’en mon nom en général, c’est plus juste n’est-ce pas de s’exprimer en son propre nom.
    Si cela vous étonne qu’une personne exprime ne pas avoir le temps de se perdre dans la haine de l’autre c’est que vous ne connaissez pas tous les coeurs et ce qui les animent…
    Bien à Vous et à bientôt.

  16. Michel TANASI

    Bonjour
    J’ai beaucoup apprécié l’intervention de Jean BERNABE, elle sera relue et approfondie en terme de recherche, ce discours pourrait presque avoir une dimension thérapeutique.
    Cordialement
    Michel TANASI

  17. André Guy Dormoy

    Bonjour,
    Réponse tardive mais j’étais hors du département.
    Je voudrai remercier Mr Jean Bernabé pour son discours qui a contribué a « décoincer » mon mental et Mr Roger de Jaham qui a créé cette belle association (avec d’autres) qui permettra, je l’espère, a rapprocher les uns des autres.
    Il m’a semblé important, à la lecture de ce discours, de changer le regard sur moi même et de ne plus me considérer comme un Béké mais comme un Martiniquais, un Créole comme tous les autres.
    C’est une étape indispensable, il me semble, pour pouvoir considérer les Noirs autrement, c’est à dire comme des gens comme moi même.
    Je crois que cette prise de conscience droit venir également des Noirs pour qu’ils ne se considèrent plus, eux mêmes, comme des Nègres mais seulement comme des êtres humain.
    Mon souhait est que les Noirs ne me considèrent plus comme un Béké mais comme quelqu’un comme eux mêmes.
    Bien sûr, je ne nie pas les différences entre les uns et les autres mais je refuse d’être enfermé dans un stéréotype qui n’est que pur fantasme!
    Il me semble que l’un des buts de cette association est de mettre en relation les uns avec les autres pour que nous apprenions à mieux nous connaître et apprécier nos différences (et nous découvrir, finalement, si proche culturellement!).
    En conclusion, je dirai que la réparation ne peut venir que de nous même, en se réparant soit même, en changeant notre façon de nous voir.
    Mes amitiés à Tous Créoles et tous les Créoles.
    André Guy Dormoy

  18. Dominique Domiquin

    Jean Bernabé! Il se fera surement attaquer mais je crois savoir qu’il sait se défendre tout seul.
    Son texte est puissant et je l’ai fait circuler. Quel homme! Quel courage! Il ne renie aucune de ses convictions et surtout: sa parole Construit, Répare, Apaise, Responsabilise, Rassemble et Éclaire.
    Sa bèl toubôlman. Peut être allons nous enfin entrer dans une ère de vérité, de recherches, d’analyses, de mise en perspective dépassionnée de nos sociétés ( de manière spécifique pour la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane). Enfin ! Enfin!
    Assez de haine, de mépris, de rancœurs, de peur de l’autre dans nos pays.
    Le combat humaniste continue mais le progrès est indéniable. La suite est entre les mains de TC comme dans celle de chaque antillais. Chapeau les mecs! Honneur et respect à Jean Bernabé!
    Dominique Domiquin

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