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D’où viennent nos "lakous" créoles ?

Dans la culture créole et sur certaines plaques de rues foyalaises, figure ce mot « la cour untel », dont on a oublié l’origine et négligé l’importance dans la psychologie traditionnelle.
Éric HERSILIE-HÉLOÏSE,  chef de centre du magazine “France-Antilles”, nous livre ici une sympathique analyse de ce phénomène sociologique des « lakou » existant dans nos cités créoles.
Au Vénézuela on les nomme « ranchitos », au Brésil « favelas », mais c’est encore et toujours cette construction citadine populaire donnant l’impression de pagaïe et de promiscuité : la chambre du voisin donne sur la salle à manger de l’autre, pour entrer chez soi on est obligé de passer dans un couloir, puis traverser une cour intérieure mitoyenne à plusieurs corps d’habitation, etc… Bref, certains voient là la recréation du village séculaire africain, d’autres la marque de l’habitat populaire sud-américain ; toujours est-il que ces microcosmes forment une entité sociale et culturelle, connue  chez nous sous le vocable de  » lakou  » (la cour).
Parents, amis et alliés
Certains anciens, de quartiers périphériques de la capitale foyalaise, disent encore :  » Mwen cé gen lakou untel  » (je suis de la cour untel), montrant une appartenance à un groupe social homogène, clairement défini géographiquement. Il est à noter d’ailleurs que cette appartenance est à l’origine de l’expression aujourd’hui désuète :  » parents, amis et alliés « . Autrement dit, ceux avec qui on est lié par la génétique, puis les amis et enfin ceux avec qui on a fait alliance, officiellement par mariage ou autrement. Ce, de génération en génération, arrivant ainsi à ce que des amis de la première heure, deviennent des  » ti parents « , notion tout à fait particulière à la culture créole, venant compliquer les liens de parenté (réels cette fois) qui existent entre les familles.
Pour la petite histoire, la cohabitation encore vivace d’une société de code civil à lignée déclarée et d’une autre dite de plantation (où l’on sait qu’untel est le fils d’untel, bien qu’il ne soit pas reconnu), rend les spéculations parentales souvent aléatoires. L’exemple type est celui de ces tourtereaux qui découvrent, le jour de leur mariage, avoir le même père… Avec des mères différentes, bien sûr. Eux ont eu la chance de le savoir, mais pour beaucoup d’autres il n’en a pas toujours été de même !
Et les  » lakous  » dans tout ça ? Transposition citadine du mode de vie d’habitation ?
Chaque rue a une ou plusieurs cours
En fouillant dans les chroniques et les documents officiels anciens, on situe l’apparition de ces « cours  » au début du siècle dernier. En 1820, un rapport évoque le grand nombre de vieilles maisons en bois, construites à Fort-Royal sur des terres rapportées. Certaines sont aménagées en cours, à l’usage des pauvres qui y occupent un espace restreint pour vivre. Le plus souvent, il s’agit d’une chambre ou d’un appentis. La cour porte le nom du propriétaire des lieux, comme la cour Crozan rue du Fossé, Sainte-Luce rue Blondel, Desouchel rue du Canal ou Bertrand rue Joyeuse. Elles sont toutes répertoriées et représentent, en quelque sorte, l’ancêtre tropical des pensions de famille.
Véritable phénomène social, ces cours iront en se multipliant dès 1830, avec l’augmentation des affranchis, qui abandonnent le travail de la terre pour se rendre en ville. En 1840, chaque rue possède une ou plusieurs cours. Inutile d’épiloguer sur les conditions d’hygiène lamentables supportées par les locataires, quand on sait que cette même année, le maire de la ville lance un arrêté municipal engageant les propriétaires « à prendre des mesures dans leur intérêt et celui de leurs locataires « …
Mais des familles s’y formeront, des générations s’y succéderont, expliquant les liens qui unissent aujourd’hui certaines lignées patronymiques : alors même qu’on a oublié ce qu’étaient les  » lakous  » du patrimoine.
Signe d’une volonté manifeste d’humanisation de la vie citadine, l’actualité de l’époque note l’ouverture en octobre 1842 d’un établissement de bains à la rue Saint-Denis… C’est dire si la vie n’était pas rose dans les  » lakous  » !
Éric HERSILIE-HÉLOÏSE

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